Le Taillevent

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forums Le vin et la table Le Taillevent

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    C’est le jour de la Saint-Valentin. Je mets une cravate dont le motif est un couple d’oiseaux exotiques qui se bécotent sur une branche. J’aime ces petits symboles qui montrent que l’on n’est pas indifférent à l’instant que l’on vit. Arrivée au restaurant Taillevent avec un accueil chaleureux, souriant, qui fait plaisir. Nous sommes assis côte-à-côte comme en une loge de théâtre. Ce qui nous permettra de voir beaucoup de choses. D’abord la décoration du lieu, rassurante, que l’on aimerait peut-être un peu encanaillée, mais si c’est comme cette sculpture représentant un orifice disgracieux qui nous toise, alors, restons classiques. Une autre constatation est celle du rôle indispensable que joue Jean-Claude Vrinat. Il voit tout, sent tout, corrige tout, et la perfection d’un service attentif est pour beaucoup liée à son intuition.

    La cuisine est rassurante, imprégnée de la personnalité du maître des lieux. Je me dis qu’en fait Taillevent ressemble à la Tour d’Argent quand Claude Terrail avait l’âge de Jean-Claude Vrinat. Il y a beaucoup de similitudes. Et au fil des plats si l’on s’interroge sur le fait de dévergonder aussi les recettes, c’est une réaction normale, mais il faut surtout que ce restaurant n’en fasse rien. Il a son style, et ce style est nécessaire dans le panorama gastronomique. Beaucoup de gens auraient rêvé que Christin Scott Thomas se lâche un peu. Il est bien qu’elle n’en ait rien fait, quand Emmanuelle Béart a failli. Là, à côté des chefs qui cuisinent à l’azote liquide et au chalumeau, il faut ce lieu aux plats rassurants, confortable comme un bon fauteuil anglais.

    Le menu : royale de foie gras, cappuccino de châtaignes / épeautre du pays de Sault en risotto, cuisses de grenouilles dorées / saint-pierre clouté au basilic, soupe de roche safranée / pigeon farci, roquette et pignons de pin, jus court au banyuls / brie de Meaux affiné aux noix, pomme fruit et céleri / gelée de poire au gingembre / craquant au chocolat et au caramel. C’est délicatement équilibré, la chair du saint-pierre emportant la palme de la création, avec une expressivité rare.

    Madame s’impatiente quand je décrypte cette liste impressionnante aux prix devenus insensés. Dans un forum, j’avais signalé que la carte de Taillevent n’était pas prise de la folie actuelle des cartes des vins. Hélas, c’est fait. Marco, sommelier que j’apprécie pour la justesse de ses avis m’a conseillé dans cette carte immense un Chapelle-Chambertin Domaine Trapet 1997. Je suis cette idée, mais le vin, que je sens bien construit, ce qui justifie qu’on me le suggère, est trop amer. Je bous sur mon siège, car je ne veux pas le renvoyer, mais manifestement, il ne me plait pas. Il se trouve que lors du premier dîner avec la jeune fille ici présente qui allait partager ma vie, j’avais renvoyé un vin. Elle n’avait pas apprécié, croyant que je voulais l’impressionner par ce vil moyen. Je n’allais pas lui refaire le coup plusieurs décennies après.

    N’y tenant plus, j’appelle Marco et je demande un Châteauneuf du Pape Beaucastel 1989. Patatras, la bouteille est bouchonnée et Marco qui a pourtant goûté le vin ne l’a pas perçu. C’est à cause d’un mauvais rhume. Un Beaucastel 1989 de compétition succède au premier, liquide puissant, chaud, velouté, de pur plaisir simple.
    Nous étions cernés de quatre tables d’américains à la voix souvent forte. Les couples d’amoureux étaient minoritaires. A une table voisine, je voyais de beaux flacons qui s’asséchaient à rythme soutenu. De loin, je reconnais l’étiquette de Méo-Camuzet. C’est un Nuits-Saint-Georges aux Boudots Méo Camuzet 1988. Vinification d’Henri Jayer, me dit Marco. Par une de ces complicités dont je remercie son auteur, Marco m’en donne un demi-verre. Tout simplement fabuleux. Une complexité, une finesse, une élégance qui tranchent avec la joie de vivre simple du Beaucastel. Les américains se faisant ouvrir un très vieux calvados, un même accident de trajet en fait échouer un verre sur ma table. Un bon calvados soigne de tous les tracas de la vie.

    Ce parcours mouvementé avec des vins inattendus dans cette maison classique mais nécessaire a ponctué comme il convenait cette tradition fort agréable de célébrer l’amour.

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  • Replies
    BlackbullBelge
    Participant

    Comme cela, on puisse dans le verre des autres??
    Pas beau, ça !!! (je rigole)
    Mais si je pouvais , je ferai de même.
    On voit bien ici l’instinct du chasseur (de vin) à l’affût.

    Que reprochez vous au Chapelle Chambertin 1997 de Trapet? Trop amer. Est-ce son goût habituel ou est-ce sa jeunesse qui vont a dérangé?

    Amicalement

    Fred.

    Anonyme
    Invité

    Le Chapelle-Chambertin 2004 de Trapet bu au domaine était magnifique (très chambolle), sans aucune trace d’amertume.

    Uu passage, le Chambertin 2001 de Trapet n’est pas loin de rivaliser avec le Clos de tart 2001.

    • Châteauneuf-du-Pape Château de Beaucastel 1989. Notes entre 16,5 et 17,5 – déc 99
    Rubis bien fourni, dense, de belles jambes régulières sur les parois du verre. Nez intense, assez évolué mais complexe et aristocratique : cèdre, boîte à cigare, cuir, fruits confits. Bouche très riche, texture soyeuse et fruité solaire, impression de surmaturité équilibrée par des tannins présents et suffisamment de fraîcheur. Bonne longueur.

    • Châteauneuf-du-Pape 1989. Notes : DS15,5 – PC15 – PP15 – LG15. Au domaine, nov 2001
    Notes clairement évoluées : venaison, tabac, fruits à l’alcool, menthol. La bouche présente le côté sévère tannique, tendu du millésime (99 lui ressemble, 10 ans plus tard les tannins ne sont pas encore entièrement fondus). Le vin est pénalisé par une longueur seulement moyenne.

    charlesv
    Participant

    Laurent ,

    As-tu dégusté le Chambertin Trapet 1999 ?

    Anonyme
    Invité

    Charles,

    Non.

    Mais j’ai dégusté un excellent Chambertin Trapet 1998 en mai 2005, racé, fin, minéral (17/20)

    François Audouze
    Participant

    Le 1997 : nez agréable, bourguignon, avec un peu de sel (comme lorsqu’on sent un tapis de sel dans un marais salant).
    En bouche, je sens une belle construction, mais l’amertume est si grande que ça cache tout le reste.
    Je me suis dit que ça allait changer en se réchauffant, mais rien.
    Et c’est comme quand quelqu’un vous parle en ayant un morceau de salade sur les dents : vous avez beau faire, vous ne voyez que ça.
    Là, pareil, je ne sentais que cette amertume dont je ne pouvais me défaire.
    Si elle avait été discrète, j’aurais insisté, mais c’était trop. Alors, stop.
    C’est ce que je me suis dit : on n’a qu’une vie. Je vais pas gâcher une Saint-Valentin comme cela.

    Daniel S
    Participant

    Vous avez mille fois raison, il n’aurait pas fallu que ce fût « le massacre » de la Saint Valentin.:)

    J Ph Durand
    Participant

    Cela faisait bien longtemps que le petit groupe informel, constitué autour de Jean-Luc et de l’auberge des Morainières à Jongieux, ne s’était reformé. La venue de Charles sur Paris, en cette fin octobre, fut donc l’occasion, le prétexte de nous retrouver, animés par ce même désir fondateur de partager un moment d’amitié avec de beaux accords mets-vins.

    Pour célébrer ces retrouvailles capitales, nous choisîmes un lieu qui m’est cher, qui fut mon premier 3 macarons, où j’ai beaucoup de souvenirs heureux, un lieu d’exception, tenu par un homme pour qui j’ai le plus profond respect et une très grande amitié, M. Jean-Claude Vrinat, l’hôte du Taillevent. Qu’il soit ici vivement remercié pour toutes les attentions qui nous ont été portées, pour cette gentillesse immédiate et cette joie sincère de toute l’équipe, à nous voir aussi heureux.

    En cette année mouvementée où la valeur d’une cuisine est jugée plus dans les couloirs d’un guide que dans les salles de restaurant, Taillevent reste une référence : une cuisine classique, précise et juste, réalisée avec le talent sans esbrouffe qu’on connaît à Alain Solivérès, un service qui représente l’excellence française, une sommellerie détendue mais ultra-professionnelle grâce à Marco Pelletier, le chef sommelier et son adjoint, Manuel Peyrondet.

    Notre déjeuner du 31 octobre restera un de mes plus grands repas, toutes maisons confondues, aussi brillant, dans un registre classique, que les plus belles envolées créatrices de l’Astrance ou de mon ami Marc Veyrat.

    En voici un compte-rendu approximatif, subjectif au plus haut point, sous l’influence persistante du plaisir éprouvé.


    Rémoulade de tourteau à l’aneth, sauce fleurette citronnée
    Krug Collection, 1985
    1985 est un millésime qui manque d’un soupçon de tension. Cela se ressent nettement sur le Vintage et nous avions ce souvenir commun avec Charles. Sur le Collection, ce défaut minime est moins perceptible, d’autant que le vin a gagné en complexité. C’est élégant, subtil, profond avec un milieu de bouche ample. L’accord sur le tourteau, le radis rose, les notes citronnées de la sauce fleurette fonctionne bien ; l’aneth, qui avait pourtant été allégée à ma demande, reste un peu trop persistante ; le champagne s’en accomode toutefois grâce à sa maturité et l’évolution aromatique acquise.


    Saint-Pierre aux coquillages, huile d’argan et citron confit
    Montrachet Domaine des Comtes Lafon, 1992
    J’étais certain que cet accord fonctionnerait avec ce Montrachet riche, onctueux, peu minéral. Le plat est une perfection : cuisson idéale du St Pierre, dosage subtil de l’argan, citron confit délicieux et petits légumes goûteux, cuits avec une précision rare. Le vin va réagir sur les différents éléments du plat, excité par l’acidité du citron, résonnant dans les senteurs plus suaves du confit et de l’argan, vibrant sur la texture ferme du St Pïerre.


    Langoustines rôties, artichauts poivrade au basilic
    Chevalier-Montrachet Domaine Leflaive, 1992
    Certains seront surpris par le choix de l’enchaînement. Mais Marco Pelletier ayant goûté le Bâtard-Montrachet 1992 une semaine auparavant et ayant déjà goûté ce Montrachet, j’avais décidé, après de multiples discussions entre nous, de privilégier un vin plus tendu avant les vins rouges. Ce Chevalier-Montrachet est exactement ce que j’aime en Bourgogne : minéralité, bouche précise, tension, équilibre. Le plat simple met inévitablement le vin en valeur, le basilic très subtilement dosé répondant à la fraîcheur du vin et l’artichaut poivrade interagissant sur les notes minérales.


    Ris de veau aux légumes caramélisés
    Richebourg Domaine Gros Frères et Soeurs, 1978
    Un vin à parfaite maturité, avec un fruit encore présent et des notes plus évoluées, complexes. Le toucher de bouche est somptueux, délicat sans être décharné, souple et soyeux. Le ris de de veau est cuit à la perfection : la chair ferme et fondante est un de mes supports préférés à de tels vins et leur texture enveloppante. On retrouve la très grande maîtrise de la préparation des légumes.


    Palombes, Poêlée de cèpes
    Château Cheval Blanc, 1982
    Des palombes, un peu fermes, cuites à la goutte de sang fut le plat que proposa Mr Vrinat pour accompagner le Cheval Blanc 1982, château qu’il connaît particulièrement bien. Que dire d’un tel vin, d’un tel mythe ! Je pense qu’il faut le boire car il me semble à son apogée. Le nez est prodigieux, envoûtant et la bouche délicate, riche, élégante, pleine, délicieuse. Les lamelles de cèpes crues sont une brillante idée, en contre-point des saveurs douces d’une poêlée de cèpes d’une qualité remarquable. Un plat simple, sans chichi, qui fonctionne immédiatement avec ce magnifique vin.


    Cristalline aux coings et pamplemousse, infusion de Sauternes
    Château d’Yquem, 1986
    Un dessert sur mesure pour mettre ce vin en valeur. C’est un Yquem qui n’est pas riche ni sirupeux, avec une belle liqueur et un bel équilibre, qui va s’accorder aussi bien avec les notes caramélisées de la tuile de nougatine, le fruit miellé du coing qu’avec l’acidité agrumeuse du pamplemousse. Le plat est léger, très intelligemment construit, dans le même équilibre que le vin.


    Café et mignardises
    Commandaria Centurion-Liquo Domaine Etko (Chypre)
    Cette Commandaria, issus de raisins noirs, dans cette cuvée qui bénéficie de vingt ans d’élevage, ne présente aucune lourdeur, dans une richesse typique mais avec un rancio délicat et un équilibre étonnant.

    Un tel repas est un grand privilège. Tous les six, nous partageâmes un moment unique, inoubliable. Je souhaite saluer à nouveau l’investissement de toutes les équipes du Taillevent qui ont travaillé, avec rigueur, précision et intelligence, pour nous offrir ce repas. Les températures de service des vins ont été exemplaires, chaque plat a été pensé et réalisé dans l’esprit du vin qui l’accompagnait. C’était touchant de voir leur enthousiasme, leur complicité, leur passion s’accorder et résonner pleinement avec les nôtres.

    Jean-Philippe Durand

    Merci Jean Philippe! (tu)

    Superbe CR qui retranscrit bien l’émotion éprouvée et la perfection ressentie lors de ce déjeuner.

    Mes plus sincères remerciements et félicitations à MM Vrinat, Solivérès, Pelletier et Peyrondet. Ce fut tout simplement parfait!

    Une bien belle et grande maison que ce Taillevent!

    Christophe

    milleret jean luc
    Participant

    «  » »C’était touchant de voir leur enthousiasme, leur complicité, leur passion s’accorder et résonner pleinement avec les nôtres. «  »

    Jean Philippe ….un seul mot : Magique ….devant tant de talent !!

    Nous comptons sur toi pour Janvier 2008 , nous sommes attendus 😎

    Jean Luc qui pense bien prendre un abonnement !!

    DidierT
    Participant

    Jean Philippe, merci pour ce beau CR. Il est difficile de résister!

    Amitiés
    Didier

    charlesv
    Participant

    Quelle justesse de ton !

    J’ai rarement ressenti une telle communion.

    Un moment d’exception. 🙂 🙂 🙂

    Anonyme
    Invité

    J’aime beaucoup la « mise en page ».C’est frais,vivant,chaleureux et les commentaires sont précis.

    Merci pour la qualité de cette présentation.

    J Ph Durand
    Participant

    Les photos et leur présentation sont de Xtof, photographe de ces 48 heures magiques !

    JPh

    François Audouze
    Participant

    Chapeau, c’est un sans faute total.
    Juste une critique : je n’étais pas avec vous. Je suis triste !!!
    Bravo pour vous tous.

    Thierry Debaisieux
    Participant

    Didier,

    Je suis comme toi: je trouve le compte-rendu superbe et il me semble difficile de résister au charme d’un tel endroit 😉

    Il faudra y aller ensemble…

    Amitiés,
    Thierry

    Anonyme
    Invité

    Remarquable …:)

    MatthieuS
    Participant

    Superbe!!! Voilà de la vrai cuisine… Et quels beaux vins

    charlesv
    Participant

    Raymond a eu cette formule heureuse : « Nous nous souviendrons longtemps de chaque vin et de chaque plat ! »

    Dans un ensemble de très haut niveau, je souhaite souligner la perfection du travail des légumes.

    milleret jean luc
    Participant

    «  »Raymond a eu cette formule heureuse «  »

    Comme toujours …c’est notre Sage !!

    charlesv
    Participant

    Pour 3 d’entre nous, petits chanceux, nous en étions à notre troisième grand repas consécutif !

    Pourtant de là nous sortîmes la tête dans les étoiles 😉 et volâmes dans le ciel parisien, légers, poussés par le zéphir, tels des personnages de Chagall, pour rejoindre Krug et Jean-Philippe, décidément inséparables.

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